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paris

30 November 2018

Aly Bass interview

Je 2 société

On a rencontré Aly Bass dans son hôtel, pendant l’un de ses nombreux passages à Paris.

Le thème de ton EP y’a le 2, on va revenir dessus, on peut interpréter plusieurs choses. On ressent beaucoup la dualité dans tes morceaux. Pour commencer, d’un côté y’a les références à la scène hip hop nord-américaine. Sur « Ghost » : " Aly B pas Cardi B, il n’y a pas d’Offset, je l’ai perdu en chemin... " ou bien « Comme dans le clip de Tory dans la vie la seule chose que j’allume c’est mon joint »

Ouais dans le clip « Anyway » de Tory en fait ça s’est fait naturellement. On s’est rencontré, on fumait posé. Il m’a dit « demain je tourne mon clip, est-ce que tu veux venir ? ». Je lui ai dit « qu’est-ce que je vais faire dans ton clip, je suis une artiste, je peux pas faire la tchouin dans ton clip. » Il m’a dit « viens juste pour fumer un joint », donc j’suis venu et tu me vois juste fumer un joint.

Du coup l’autre côté c’est le côté Bruxellois, pareil sur « Ghost », référence à Hamza : « La sauce, la sauce un brolic du Crystal et je pose ». Du coup comment se passent les relations dans la scène bruxelloise entre artistes ?

On se connait tous. On a tous commencé au même endroit. Quand je suis venu à Paris, j’avais déjà fait des émissions en Belgique, l’Eurovision en 2005 et Belgium's Got Talent. Dr. Bériz, un mec du Wati-‘B m’a repéré, il m’a dit « ouais faut que tu viennes à Paris on va faire des mélos ».

Je reviens sur « Ghost », où tu parles de tes « haters ». C’est sur le côté réseaux sociaux que tu les ressens plus ou bien c’est des gens qui te parlent en face ?

C’est pas du tout des haters de réseaux sociaux. C’est plus dans la musique, quand une meuf se met en place, t’en as d’autres qui doivent se mettent en place. Du coup y’a des équipes, des concurrents. A un moment donné j’avais toutes les meufs sur mon dos alors que certaines je les connaissais même pas. C’est pour ça que j’ai mis « Tous ces haters me donnent de la force, alors comme ça je dérange ? », en mode ils sont tous sur moi donc quelque part je leur fait peur.

« Quand on écoute une rappeuse, je veux pas qu’on dise j’écoute une rappeuse, j’veux qu’on dise j’écoute un rappeur »
Hugo Denis Queinec

Le fait que t’arrives dans un milieu très masculin. Ce que je trouve drôle c’est que tu te sers de tous les codes utilisés dans le rap, mais utilisés par des mecs. Par exemple dans le clip de « Molly » on voit des culs twerker, mais c’est des culs de mec, ou bien on t’entend dire « Ta bitch me suce la bite aussi… » et sur le clip de « Ghost » on voit des mecs en quad ou en motocross faire des roues arrière. En résumé t’utilises ce que dirais un mec mais en fait quand tu le dis toi, c’est en mode « je le dis je m’en fout vous pouvez rien faire ». T’utilises des codes masculins, tu t’imposes, et tu détournes ces codes. C’est volontaire ?

Ouais c’est volontaire, c’est pour choquer. Quand on écoute une rappeuse, je veux pas qu’on dise j’écoute une rappeuse, j’veux qu’on dise j’écoute un rappeur. Quand je suis avec des mecs en studio et qu’ils ont l’air de douter, puis ils me voient rapper, ils se rendent compte qu’on peut poser sur le même son. Si un mec arrive à sentir une espèce de compétition avec moi, c’est que quelque part j’arrive à faire cet effet « de mec ». Je voulais juste que les choses changent dans le rap game et qu’une meuf peut être comme un mec. Je veux que quand un mec écoute mon son, il se dise pas « c’est une meuf j’écoute pas ».

« Je sais que je changerai pas les mentalités mais ça peut commencer, les gens peuvent commencer à se dire ‘les meufs elles sont chaudes’ »

Dans une plus vieille interview, tu disais vouloir que les femmes occupent une place plus importante dans le rap et dans la musique en général, mais aussi que certains rappeurs ont vraiment du mal à accepter qu’une fille puisse rapper. Ce qui te dérange, c’est que quand on clique sur un son, certaines personnes cliqueront pas en voyant que c’est une meuf. Donc qu’est-ce que t‘as trouvé comme moyen pour convaincre ces gens ?

C’est bête mais y’a une photo sur mon Instagram. Je me suis dit « c’est quoi qui nous différencie ? C’est une putain de bite ! » Alors j’en ai dessiné une et j’ai dit « « voilà j’en ai une ». Je sais que je changerai pas les mentalités mais ça peut commencer, les gens peuvent commencer à se dire « les meufs elles sont chaudes ». Au-delà de ça j’écris pour les autres et y’avait même des rappeurs qui m’avaient déjà pris des punchlines mais qui ne voulaient pas que je le dise. Du coup faut vraiment que les gens captent qu’une meuf peut avoir le même level qu’un mec.

Sur des instrus comme celles de « Jacky » et « Ghost », y’avait pas mal le côté US à la 2 Chainz ou bien le côté trap de Kaaris, niveau instru bien sûr. Comment tu choisis un son, comment tu bosses, c’est quoi ta manière de t’associer à une prod finalement ?

J’ai jamais d’idée prédéfinie. Souvent on a des trips sur un son, on l’écoute blindé. Si j’ai un trip sur un son, j’arrive au studio et je dis « j’ai envie de faire un son dans ce mood ». Du coup on fait un son dans l’esprit de la prod, et quand la prod part, soit j’arrive à kicker avec les toplines et les textes, soit ça marche pas et alors on change de prod jusqu’à ce que ça me donne envie de parler. J’arrive pas à calculer ce que je vais faire. A chaque fois c’est de la spontanéité sur le moment.

« Cette façon de s’habiller c’est pour retourner à ces moments, dans les années 2000, c’est enfantin »
Hugo Denis Queinec

Ton esthétique est très 90’s/00’s, même dans ta manière de t’habiller, ça t’est venu comment ? Évolution naturelle, des trucs que t’as kiffé ? Qu’est-ce qui fait qu’aujourd’hui t’es dans cet univers ?

Quand j’ai fait l’Eurovision c’était en 2005, donc en plein dans les années 2000. Si tu veux c’était dans la même idée que l’enfance tardive à la Britney Spears, qui a pété un plomb qui est revenue en mode « it’s Britney bitch ». Quand j’étais bloquée chez Capitol j’ai aussi un peu pété un plomb. Du coup j’ai commencé à m’identifier à elle et je suis rentré dans mon délire Aly Bitch. Quand tu vas pas bien, t’aimes retourner à l’enfance, genre « c’était bien à l’époque ». Cette façon de s’habiller c’est pour retourner à ces moments, dans les années 2000, c’est enfantin.

« C’est pas parce que tu viens de la street que tu peux pas avoir du goût et être chic »

Dans tes thématiques, il est question de bite mais pas que. Tu utilises des thèmes ultra classiques comme sur « Ghost » : l’argent : « De la mula dans les mains je suis Aly », les armes : « La sauce, la sauce un brolic du Crystal et je pose » ou bien la cocaïne : « Mes faucons tirent au toka eh, et la coca tombe en flocon flow ». Les trucs que tu dis toi c’est des trucs que t’as forcément déjà entendu, de la vraie rue aussi ?

Moi je viens du 1030, la vraie rue de BX. J’ai fait des featuring avec le premier trappeur de Bruxelles, Jones Cruipy. Tout ce qu’il raconte dans ses textes il les vit. « Pharmacie ». Sur « Ghost » je dis « mes négros t'arrosent ou te proposent ta dose, ta dose » : on le vit réellement. C’est vraiment dans mon paysage, c’est ma vie : la vraie street de BX. Après attention, c’est pas parce que tu viens de la street que tu peux pas avoir du goût et être chic.

Sur « Molly », tu dis « j’la termine à coup de Molly ». Juste pour mettre les choses à plat, ça fait un peu culture du viol, rien à voir ?

C’était plus par rapport au son, « Molly » c’est mon son, je les termine à coup de ce son, de mon titre. J’avais pas pensé à ça, évidemment que je suis contre (rires) !

Y’a forcément l’aspect clash/concurrence qui est présent sur tes textes. Sur « Jacky » : « Évitons tout lien de parenté », « Espèce de petit batard prétentieux », « Faudrait que t’arrêtes de baver sur mon assiette Faudrait que t’arrêtes de payer des prostituées Y a de la place pour tout le monde laisse-moi prendre mon siège Ce milieu d’hypocrite est mal constitué » ou bien « Pourquoi tu forces tu sais pas rapper ? Tu reprends tous mes flows comme un perroquet, elle prend quelques dollars pour se désapper, elle suce n’importe qui pour du Versace ».

Je parlais des rappeuses michtos. Dans notre game en France y’a des rappeuses michtos. J’ai jamais du donner mon cul pour réussir ou coucher avec des gens pour réussir. Du coup ça a pris plus de temps parce qu’il y a plein de trucs que j’ai pas voulu faire.

Sur « XXX » t’expliques bien ta manière de faire (« Je ne connais pas le clash moi je vais au crash ouais »). T’es pas là pour parler tu fais vraiment les choses ?

Sur «XXX » y’a vraiment la double personnalité, y’a la blonde Aly Bitch, je l’ai vraiment incarnée avec ce personnage. Quand je dis « J'mange des bonbons j'lis des mangas, hors continent t'es plus mon gars » je fais comme les mecs, c’est de la vengeance. Dans la vraie vie j’ai toujours kiffé les délires de dragons, Dragon Ball, One Piece, tous les trucs comme ça.

« Tu sais bien, les femmes reubeus toute leur vie elle se font éduquer par les mecs, les mecs au-dessus et tout, donc en vrai de vrai elles sont là ‘C’est nous on les dresse’ »

Comment ça se passe avec tes parents et la différence de génération ? Qu’est-ce qu’ils pensent de ce que tu fais ?

Je montre tout à mes parents avant. Ma mère m’avait dit au début « c’est un peu de ma faute, je t’avais toujours élevé à être féministe et à pas vouloir te soumettre ». Tu sais bien, les femmes reubeus toute leur vie elle se font éduquer par les mecs, les mecs au-dessus et tout, donc en vrai de vrai elles sont là « C’est nous on les dresse ». Du coup ma mère je lui montre ça et elle dit « on va pas montrer tout de suite à ton père on va attendre » (rires) et elle me dit plus rien. Quelque temps après, le clip sort et là une de ses collègues lui dit « ta fille elle est un peu vulgaire ». Et du coup elle m’envoie un message « mais en fait je ne comprends pas comment tu te permets de dire ‘me suce la bite’, je ne t’ai pas élevée dans la vulgarité ».

« Même si ça c’est sérieux, ça reste que de la musique, on sauve pas des vies »

Le titre de l’EP, Je 2 société, fait très jeu de mot années 2000, avec le fait de mettre un « 2 », comme dans le morceau de Matt Houston « R&B 2 rue » ou bien le projet de Passi, Dis l'heure 2 zouk…

Ouais c’est aussi le délire un peu MSN… Ou même un peu loser. Genre j’écris comme une paumée. Même si ça c’est sérieux, ça reste que de la musique, on sauve pas des vies. C’est pas « j’me branle » mais c’est pas loin. C’est nostalgique un peu.

Pour plus parler de toi, en dehors de ce que tu fais dans cet EP et vu que comme dans le titre de ton EP Je 2 société, y’a 2 parties de toi : t’as écrit pour Lisandro Cuxi sur le titre « On vaut de l’or ». C’est des paroles très touchantes et on a l’impression de trouver ton côté perso, peut-être plus fragile. Ce titre tu l’as écrit en t’adaptant à l’artiste ou c’est quelque chose que t’as voulu partager avec lui ?

A la base j’avais écrit un titre différent. Ce titre je l’avais déjà écrit et il devait sortir en featuring avec Dry. Au final il était pas sorti. Quand j’ai discuté avec Lisandro, et qu’il m’a raconté sa vie pour que je lui écrive des titres, je me suis rendu compte qu’on avait plein de points communs. Je lui ai fait écouter, il a kiffé et au final c’était mieux que ce soit pour lui.

« Fallait trop que je dise ce que j’ai et en fait c’était pas assez en chantant, fallait rapper. Et c’est comme ça que Je 2 société est né : c’est mon seum »
Hugo Denis Queinec

T’avais fait une reprise de SCH : « Anarchie ». On a vraiment l’impression que t’avais mué via une reprise, à ce moment et que c’était une transition entre le toi d’avant et le toi de maintenant.

Tout ce que je dis dans « Anarchie » du style « Des équipes décimées », c’est des trucs qui me sont arrivé et j’ai été dégouté du milieu. C’est comme ça qu’est né la reprise d’ « Anarchie ». J’arrivais plus à faire des sons comme « On vaut de l’or ». J’étais trop fâchée, trop énervée. Fallait trop que je dise ce que j’ai et en fait c’était pas assez en chantant, fallait rapper. Et c’est comme ça que Je 2 société est né » : c’est mon seum.

A quoi on doit s’attendre avec l’album qui va sortir l’année prochaine. Plus de feats, plus de côté perso ?

Il y aura des feats. Y’aura des titres dans l’esprit de l’EP, mais je vais aussi chanter. On me retrouve quand même puisque c’est moi qui écris. Je suis restée dans les trucs que je kiffais, y’a même du reggae et dans les paroles je reste toujours aussi clash.

"Je 2 société, EP sorti le 7 novembre 2018 chez Arista France."

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